
Si vous voulez apaiser les grandes inimitiés des hommes51, ils conserveront nécessairement un reste d'inimitié.
Comment pourraient-ils devenir vertueux ?
De là vient que le Saint garde la partie gauche du contrat52 et ne réclame rien aux autres.
C'est pourquoi celui qui a de la vertu songe à donner, celui qui est sans vertu songe à demander.
Le ciel n'affectionne personne en particulier. Il donne constamment aux hommes vertueux.
Notes :
|51| Les inimitiés naissent de l'illusion, l'illusion émane de notre nature. Celui qui connaît sa nature (et qui la conserve dans sa pureté) n'a pas de vues illusoires ; comment serait-il sujet à l'inimitié ? Maintenant les hommes ne savent pas arracher la racine (des inimitiés) et ils cherchent à en apaiser la superficie (littéralement : « les branches »), aussi, quoiqu'elles soient calmées extérieurement, on ne les oublie jamais au fond du cœur.
|52| Le mot kie désigne « une tablette de bois qui pouvait se diviser en deux parties ». On écrivait dessus toutes sortes de conventions, soit pour acheter, soit pour donner ou emprunter. Celui des contractants qui devait donner la chose qui était l'objet du contrat, gardait la partie gauche de cette tablette, et celui qui devait venir la réclamer prenait la partie droite. Quand ce dernier se présentait en tenant dans sa main la partie droite du contrat, celui qui avait la partie gauche les rapprochait l'une de l'autre, et, après avoir reconnu la correspondance exacte des lignes d'écriture et la coïncidence des dentelures des deux portions de la tablette (elles devaient s'adapter l'une à l'autre comme les tailles des boulangers, et les lettres qui y étaient gravées devaient se correspondre comme celles d'un billet de banque qu'on rapproche de la souche), il donnait l'objet réclamé sans faire aucune difficulté, et sans témoigner le plus léger doute sur les droits et la sincérité du demandeur. Lorsqu'on dit que le Saint garde la partie gauche du contrat, on entend qu'il ne réclame rien à personne, et qu'il attend que les autres viennent demander eux-mêmes ce qu'ils désirent de lui.